7. La toile des possibles amitiés
Cela fait une semaine que Paul s’est inscrit, et je réfléchit encore à ce que je lui ait dit sur nos futurs inscriptions. J’avais annoncer cela un peu sans réfléchir ce jour là. C’est vrai : qu’est-ce qui pouvait me faire penser à cet instant que d’autres comme lui viendraient jusqu’à nous ? Pourtant c’est ce qui s’est passé les jours suivants, avec une cadence dépassant tout ce que j’avais put espérer. Dix jour à peine après la fondation de ce que nous nommons désormais l’AES pour Aide aux Elèves Solitaires, nos effectifs dépassent la centaine. Mais la chose qui m’a le plus estomaquer, c’est l’homogénéité de nos membres : tous ont le même profil psychologique et social.
La totalité de nos adhérents sont dégoûtés du monde tel qu’il est et de la vie que veulent leur imposer les médias, et fuient les autres à cause de cette différence de point de vue. Mes connaissances en philosophie et psychothérapie ne me permettent de mettre qu’un seul nom sur ce phénomène de fuite des autres : le dilemme du hérisson. Lorsque deux hérissons cherchent à se réchauffer ou a échanger de l’affection, ils se frottent l’un a l’autre mais ne peuvent pas le faire sans blesser l’autre et être également blessé. Aujourd’hui, les hommes ont reproduit ce syndrome dans leur propre société. Les mots blessent souvent plus que certaines armes, mais certains hommes l’ignorent, et d’autres ne le savent que trop bien et s’en servent à outrance pour imposer leur domination verbale. Les adhérents de l’AES fuient donc ce genre d’énergumènes, et cherchent quelqu’un pour les comprendre ; quelqu’un comme eux.
En voyant combien nos adhérents sont similaires, Constance et moi avons décidé de modifier quelque peu le principe de notre association : notre objectif est de rassembler le plus d’élèves partageant notre point de vue afin tout d’abord de tous se lier d’amitié, pour pouvoir ensuite organiser des rencontres, des salons de discussion bref, rassembler nos idées et essayer d’en tirer quelque chose.
Ce soir justement, l’AES organise sa première réunion dans un amphithéâtre de la fac, afin de demander aux membres ce qu’ils souhaitent atteindre à travers notre association. Etant donné que l’annonce de ce salon de discussion a été effectuée au travers d’affiches placardée un peu partout, il faudra s’attendre une fois de plus à ce que des étrangers à l’AES essayent de rentrer dans l’amphithéâtre, et la liste des adhérents va encore servire. Je sais que les membres de notre association craignent les moqueries, et je ferais tout pour les en protéger le plus que je pourrais.
L’administration de l’AES se résume pour l’instant à Constance et moi-même en temps que présidents permanents et de deux sous-présidents faisant office de conseillés ou de remplaçants au cas où. Paul s’est porté volontaire pour le poste de sous-président, et j’ai accepté de lui donner cette chance de servir l’AES au maximum. Constance a également choisi son remplaçant, ou plutôt sa remplaçante, puisque son choix s’est porté sur Sonia, une élève de deuxième année très posée et calme, et en qui elle semble avoir une grande confiance. Tous les quatre, nous siégeons derrière le long bureau de l’amphithéâtre derrière lequel habituellement les professeurs défilent pour faire défiler leurs cours. Dans quelques minutes, le débat commencera.
Progressivement et en silence, la salle se remplie. Mais contrairement à d’habitude, ces élèves solitaires se regroupent dans la partie inférieure de la pièce inclinée, et prennent même plaisir à ne laisser aucun siège vide entre eux. En voyant ce rassemblement d’environ deux centaines d’individus devant moi, je sens une confiance inhabituelle parcourir chacun de mes nerfs, comme un message de réussite. Presque les deux tiers de l’amphithéâtre sont remplis, et les membres chargés de contrôler les entrées m’indiquent que tout le monde est là. Parfait. Après avoir vérifié une dernière fois que mon micro fonctionne correctement, je me lance :
- Bonjour tout le monde, et merci d’être tous venus à une heure aussi tardive. Comme vous le savez, le but de cette réunion est de définir ce que vous souhaitez que l’AES fasse pour vous, ce que vous espérez obtenir grâce à elle. Quelqu’un veut commencer ?
Immédiatement, un élève se lève. Il tient une petite feuille de papier, ce qui signifie qu’il était apparemment prêt depuis de nombreuses minutes pour cette intervention, et dit :
- Je suis le porte-parole de plusieurs élèves. Nous nous sommes entretenu longuement ces derniers jours à propos du but de cette réunion, et avons une suggestion.
- Allez-y, fais-je en l’encourageant d’un sourire de fierté.
- Tous, ici, dit-il en récitant son texte, appartenons apparemment à une partie précise de la population : celle qui s’est rendu compte que la société humaine vit dans l’illusion. Nous tous avons acquis la sagesse nécessaire à notre survie dans ce monde absurde, et nous avons la capacité de voir ce qu’il y a derrière les illusions de notre société. Mais lorsque nous étions encore seuls, nous croyons qu’essayer de diffuser notre savoir serait impossible, car nous n’avions pas la confiance nécessaire. Etre réunis ici aujourd’hui est, selon nous, une chance unique de faire enfin entendre notre voix grâce au nombre et à l’organisation. C’est tout ce que j’ai à dire.
En réponse à ce discourt remarquable, un tonnerre d’applaudissements éclate dans l’amphithéâtre, faisant naître un énorme sourire de reconnaissance sur le visage du jeune homme qui se rassit fier et heureux. C’est certainement un moment qu’il a attendu toute sa vie, comme certains attendent leur premier amour, vainement, jusqu’à aujourd’hui. Voilà quelqu’un qui se couchera sereinement ce soir, en pensant à combien il a fait quelque chose d’utile. Il a raison, et l’appuie de tous les élèves de la salle le prouve : nous sommes un rassemblement de gens qui ont acquis une certaine sagesse, qui est celle de la vie. Nous savons déchiffrer les messages cachés derrière les chimères modernes de la société, nous savons délimiter les notions de bien et de mal et voir à quel moment une personne franchit cette barrière quelque fois trop floue. Seuls, nous sommes incapables d’évoluer suffisamment vite pour faire le poids, mais unis, nous pouvons devenir incroyablement puissants. Je n’arrive même pas à imaginer le potentiel qui se trouve devant moi, dans ces quelques deux cent jeunes hommes et femmes.
Je me retourne vers Constance, et m’aperçoit qu’elle se permet une légère remonté de lèvre, juste ce qu’il faut pour passer de l’apparence « froide » à un semblant de joie. Une joie relative, car basée sur quelque chose qui ne vient pas d’elle, et donc sur lequel elle ne se risquera pas de compter beaucoup. Pourtant, c’est un début de changement, et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour que ce changement aille le plus en avant vers le bonheur qu’elle mérite.
Elle se tourne subitement vers moi, et je me sens alors gêné. Gêné de m’être laissé attrapé en flagrant délit de… de quoi au juste ? Rêverie ? Admiration ? Contemplation ?… Peut-être un peu de tout ça. Mais elle ne paraît pas m’en vouloir, et même en être touchée, laissant ses tendres lèvres remonter encore de quelques précieux millimètres, esquissant presque un sourire. Est-ce de l’amusement ou un début de joie ? Un couple de secondes éternelles se perdent dans notre échange de regards sans que je trouve la réponse dans son regard. Il y a dans ses yeux de saphir quelque chose qui m’est inconnu, et que je n’arrive pas à comprendre ; plus une sensation qu’un sentiment, et que je devine vraie et profonde, comme une partie d’elle-même voulant traverser sa barrière mentale à son insu pour crier quelque chose : un appel au secours.
Elle est seule. Depuis trop longtemps, elle est seule. Et elle n’en peut plus de cet isolement volontaire, devenue une obligation depuis qu’elle voit combien les autres lui sont différents. Cette barrière mentale qu’elle s’est érigée pour se protéger du monde extérieur est devenue une prison où son esprits ne peut se développer, et grandir en s’abreuvant de ces sensations dont la vie nous arrose chaque jour. Elle veut recevoir de l’affection, mais elle ne veut pas souffrir. Tout comme moi, elle est confrontée au dilemme du hérisson, et c’est probablement ce qui me permet de si bien la comprendre.
Qu’est-ce que je pourrait lui dire ? Est-ce d’ailleurs le bon moment, et le bon endroit ? Mes lèvres se séparent, mais avant que je puisse bégayer un mot, Constance détourne les yeux, afin de répondre à l’étudiant :
- Je dois avouer que vous avez visé juste, et tous vos camarades sont d’accord pour suivre votre raisonnement. Donc le but de l’AES devrait donc être de faire entendre notre voix. Quelqu’un à une idée sur la manière ?
Bien sûr, de nombreuses solutions émergent des esprits, comme les affichent, les annonces, les manifestations, mais tout cela semble trop proche de la propagande. Nous ne sommes pas des convertisseurs ni des enrôleurs, et les solutions brutales ne seront jamais interprétées correctement par le reste la population. Il faut faire plus subtile, plus sage, bref, quelque chose de légal, intelligent et efficace.
Evidemment, trouver une telle solution n’est pas chose facile… mais il me semble tenir quelque chose d’utile dans un coin de ma tête, et je me sens obliger d’en faire profiter le reste de mes camarades :
- Si vous le permettez, je voudrais souligner un point important de la situation : nos seuls atouts sont notre sagesse et notre nombre. Seulement, nous ne sommes pas encore assez nombreux pour entrer en jeux dans la société et tenter de la changer. Il faut étendre notre association à une échelle suffisamment grande pour qu’elle ne puisse pas être ignorer. Je propose donc de continuer la recherche d’élèves solitaires, car c’est sur ce critère que nous vous avons tous sélectionné, et de les recherches dans cette fac mais aussi dans les autres ou tout autre établissement scolaire.
« Il est clair que nous ne pouvons pas aller chercher de nouveaux membres nous-même, car cela serait trop fastidieux et ne serait pas assez efficace. La seule solution que je vois et celle d’Internet, car il s’agit du seul moyen dont nous disposons pouvant nous mettre en relation avec les élèves solitaires des autres établissements. Il nous faudrait créer un site qui pourrait servir aussi bien à accueillir d’autres adhérents qu’à fixer nos planning de réunion et d’action, et il nous suffirait ensuite de diffuser cette adresse un peu partout. Qu’en dites-vous ?
Un second tonnerre d’applaudissement secoua l’amphithéâtre, comme si ce n’était pas seulement les élèves, mais toute la grande salle, qui exprimait son désir de voir ces projets se réaliser.
- Bien, je prends cela comme un « oui », fais-je pour mettre un peu de bonne humeur dans la salle. Alors je voudrais que, dés ce soir, nous répartissions les tâches de chacun. Il faudrait des spécialistes en informatique pour la création du site, ainsi que des volontaires pour les créer et répandre des affiches dans les divers bâtiments scolaires. Nous avons du pain sur la planche.
« Mais tout d’abord, il faut changer le nom de notre organisation. Celui d’Aide au Elèves Solitaires ne peut plus convenir à présent. Quelqu’un a une idée ?
- Oui, fait Constance à côté de moi. Je propose de montrer dans le nom de notre organisation ce que nous sommes, notre trait de caractère, ce qui nous est tous commun ici. Pourquoi ne pas nous appeler « Les Enfants de la Raison » ? Que ceux qui sont d’accord lèvent la main ?
Progressivement, et avec conviction, toutes les mains de l’assemblée se dressent face au ciel, en signe d’accord. C’est certainement une des images qui marquera ma vie, celle de deux cent bras fièrement levés, tous solidaires et désormais inséparables. C’est là que je me dis que nous ne pouvons plus reculer désormais, mais je ne regrette pas de ne pas avoir d’échappatoire, cette fois.