5. Un extrême en entraîne un autre
Le réveil sonne comme d’habitude, de son bruit mécanique et inhumain. Comme d’habitude, je l’éteint rapidement et me lève. Seulement, je ne le fait pas avec la lassitude des matinées ennuyantes à mourir, mais dans la précipitation d’un lycéen qui à peur d’être en retard à un rendez-vous amoureux. J’aimerais tant que celui-ci en soit un, mais on ne peut pas tout avoir.
Nous avons convenu, Constance et moi, de mettre au point notre projet aussi tôt que possible, mais hier, c’était impossible à cause des horaires infernales de nos cours. Aujourd’hui n’étant pas une journée particulièrement chargée, nous pourrons prendre le temps de remplir ces formalités administratives qui me font horreur et organiser ma salle de prof comme un local syndical. Constance m’a dit qu’elle pouvait s’occuper des prospectus et affiches pour les renseignements, ainsi que d’apporter le matériel de bureautique.
Sans prendre le temps de manger, je me concentre sur ma coiffure, qui me semble vouloir exploser, des mèches rebelles s’obstinant à pointer vers le ciel. Heureusement que je garde toujours un peu de gel coiffant, bien que son utilisation me donne l’impression de plonger mes doigts dans de la boue et de polir mes cheveux avec de la graisse. Bizarrement, je me surprend à traquer le moindre pli sur mon costume, le plus beau que je possède, avant de l’enfiler avec une précision de maniaque.
Pourquoi est-ce que je me soucie tant de mon image, moi qui déteste être respecté uniquement pour mon aspect extérieur ? Pourquoi suis-je tellement stressé au point de faire monter mon pouls à une cadence de course ? Pourquoi mes pensées sont-elles si floues, si perturbées ? Est-ce cela, l’amour ? Ne plus se soucier d’autre chose que de ce qui n’est pas essentiel ? Mais qu’est-ce qui peut aujourd’hui être qualifier d’essentiel pour un jeune homme comme moi ? En cet instant, alors que je prends une dernier inspiration avant de franchir le pas de ma porte, l’amour me semble bien être au-delà de l’essentiel, pour devenir un objectif ultime, final, qui détermine si la vie vaut la peine d’être vécue.
Mon cheminement à travers Paris tient plus de la course lente que de la marche que je pratiquais auparavant. Mais ça, c’était avant de connaître Constance. A la moitié du parcours, je m’arrête un instant, pensant être suffisamment en avance et voulant éviter de transpirer. Je ne voudrais pas arriver couvert de sueur, et empestant cette transpiration bestiale qui redonne à l’homme sa dimension animale le poussant vers ses plus bas instincts.
Comme prévu, Constance m’attend devant l’entrée de la fac, un énorme sac noir ressemblant plus au barda moyen d’un commando anti-terroriste qu’au matériel de travail d’une jeune étudiante. Je note soudain qu’elle a attaché ses cheveux aujourd’hui. Cela lui donne un aspect de pureté inviolable, renforcé par son visage toujours aussi insondable et sa tenue qui malgré sa noirceur met en valeur sa beauté, tout comme certains nuages nocturnes peuvent habiller la Lune comme une reine. Son regard, avant de m’avoir aperçu, ne fixe rien, juste un point imaginaire de son propre espace-temps que seul elle peut voir et comprendre, la lueur de ses yeux étant comme mis en veille dans un sommeil éveillé mais réparateur. Etonné de la voir traîner un bagage de ce gabarit, je lui demande :
- Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? Un QG portable ?
- Presque : un ordinateur. Du moins les pièces qui ne craignent pas les chocs. Mon père devrait arriver avec les autres équipements dans peu de temps.
- Tu n’étais pas obliger d’amener un tel matériel. Quelques feuilles et du matériel d’écriture aurait suffit.
Cette remarque la fait légèrement sourire, et un rayon de soleil chimérique me traverse les yeux. Ce sourire ne dépasse pas le stade du coin, stade primaire mais qui peut certaines fois signifier bien plus qu’un large sourire, et mon espoir s’en nourrit donc parfois trop. Sans chercher à effacer cette preuve d’amusement, elle me dit :
- Je pense que tu t’en serviras bien plus que tu ne le penses dans quelques jours.
Soudain, une voiture s’arrête juste devant nous. Une R21 grise métallisée que les faibles reflets du soleil à travers les nuages rendent presque bleu, dont la porte avant s’ouvre rapidement comme par automatisme. Il en sort un homme assez grand, au visage amicale et détendu, autant au niveau des joues et des lèvres rieuses qu’au niveau de ses sourcilles épais de quinquagénaire. Il porte des vêtements de couleurs vives, virant globalement vers le rouge ou le beige-orangé, très larges et ouverts. Avec son teint de peau à moitié bronzé et son allure débonnaire, on dirait qu’il déborde de vie, répandant son trop-plein de bonne humeur autour de lui au travers de son regard joyeux d’homme bien dans sa peau. Descendant de la voiture calmement, il lance à Constance en rigolant :
- Tu es déjà là ? Je pensais pourtant pouvoir arriver le premier.
- Vous ne savez pas à quelle heure je me lève, père.
Le ton de Constance gèle brusquement la gaieté qu’avais versé son géniteur en moi. Elle lui avait répondu comme si le lien de parenté ne donnait aucun droit à l’amitié, comme si tout ce qui constitue sa famille était lointain, oublié depuis longtemps. Elle a mit encore moins de sentiments dans sa voix que lorsqu’elle parle habituellement. Je n’aurais jamais pensé qu’elle entretenait de telles relations avec son père.
- Est-ce que au moins une fois tu pourrais m’appeler papa, Constance ?
- Les notions de papa-maman sont des usages enfantins qui n’ont plus de valeur pour moi, père. Je ne suis plus une enfant.
- Bon, d’accord, fait-il en levant les bras en signe d’abandon. Je t’ai amené le reste de ton ordi, comme tu me l’avais demandé. Au fait, c’est pour quoi faire, si ce n’est pas trop indiscret ?
Constance s’approche alors légèrement de moi et me met la main sur l’épaule en annonçant :
- Père, je vous présente Célestin. Célestin Monteaut.
- Un ami ? demande son père en me serrant la main chaleureusement.
- Un collègue de travail, répond Constance à ma place avec une lueur de ce qui me paraît être du reproche dans les yeux. C’est tout !
- OK ! OK ! Je n’irai pas plus loin.
Je ne sais pas ce qui m’empêche de parler. Peut-être ma stupéfaction encore forte devant la relation père fille qui se déroule sous mes yeux, ou peut-être ma peur de dire quelque chose qui ne plairait pas à Constance. J’aurais bien aimer dire que j’étais son ami, mais apparemment soit ce n’est pas le cas, soit elle ne souhaite pas en informer son père. Les deux solutions me font froid dans le dos, comme ces vents rusés d’hivers qui vous infiltrent des flocons de neige au travers des habits pour atteindre une peau plus frileuse. Sans rien dire, je conduis Constance et son père jusqu’à ma salle personnelle en les aidant de mon mieux à transporter le matériel informatique.
C’est une salle tout ce qu’il y a de plus banale, que l’on avait mis à ma disposition mais que je n’ai encore pas utilisé plus de trente minutes d’affilé. Les seuls meubles qui la remplissent sont un long bureau en bois sombre et une armoire métallique. Une unique fenêtre donne normalement sur le campus de la fac, mais j’ai fermé les volets depuis trop longtemps pour me rappeler comment on les ouvre. Les néons du faux plafond renvoient une lumière légèrement bleue qui me plait, car elle assombrit la salle et empêche les couleurs vives de prendre vie ici.
Une fois tout posé sur la moquette sombre de la pièce, le père de Constance se décide à prendre congé :
- Bon, et bien maintenant je vais vous laisser. Je pense que vous avez beaucoup de travail qui vous attend, non ? A Samedi, Constance !
- Au revoir, père !
Le visage si gaie s’assombrit un instant à cette réponse, tel un astre scintillant soudainement caché par un nuage trop épais, qui passe sans dommages mais en restant menaçant. Ce n’est pas de la colère, mais plutôt une sorte de regret, d’amertume lasse de se heurter à la même absence d’amour familial. Je le comprends : il ne s’attendait pas à ce que sa fille se sépare psychologiquement de lui si tôt. Qui, d’ailleurs, aurait put l’imaginer ?
Une fois son père sortit, Constance s’effondre sur une chaise, aussi fourbue que si elle venait d’encaisser une journée complète de cours, et lâche un long soupire. Pourquoi se comporte-t-elle ainsi avec lui ?
- Constance ?
- Oui ? fait-elle rapidement en relevant la tête.
- Qu’y a-t-il… entre toi… et ton père ?
Dire qu’elle sourie serait sûrement mentir. Disons plutôt qu’elle fait une grimace, un semblant de bonne humeur tendue à l’extrême pour en faire une caricature. Mais cet espèce de tic nerveux et furtif disparaît aussi rapidement qu’il est apparu pour laisser place à une lassitude sans limites. Lentement, elle dit :
- Je … je ne supporte plus… sa bonne humeur. Comment peut-il être aussi souriant dans un tel monde ? Je me demande parfois s’il réalise combien tout va mal ?
Alors c’est donc ça. C’est pour cela qu’elle est aussi solitaire, aussi sérieuse, et aussi triste : elle réagit à un sentiment trop exprimé par son père et se dirige vers la voie de vie inverse. Un extrême en entraîne un autre. D’un certain côté, je la comprends. Cela peut devenir désespérant de vivre auprès de quelqu’un qui affiche toujours autant de bonne humeur quelle que soit la situation. Pourtant, il est clair que je ne connais pas du tout la personnalité du père de Constance, mais je suis sûr qu’il a connut la tristesse. Etre tout le temps malheureux est suicidaire et être tout le temps heureux est illusionniste. Constance réalise-t-elle pourquoi elle est devenue telle qu’elle est, une fleure de tristesse inaccessible ?