3.De plus en plus troublante :
La salle de travaux pratiques n’est pas très rempli aujourd’hui, peut-être à cause du fait que ces TP sont les seuls heures de cours à interrompre un week-end de quatre jours dont beaucoup d’élèves veulent profiter. Je suis à ma place habituelle, attendant que le professeur de chimie arrive, en retard comme à son habitude. Mais si l’espace physique n’est pas beaucoup rempli, l’espace auditif l’est peut-être trop, le peu d’étudiants présent faisant autant de bruit que s’ils étaient tous là. Ce brouhaha semble m’agresser de toutes parts, tentant de forcer mon silence et mon calme imperturbable, mais je ne bouge pas.
Soudain, un bruit assourdissant d’explosion se fait entendre, et le mur en face de moi, ainsi qu’une partie du plafond, est déchiqueté et s’effondre. Un trou béant s’ouvre sur l’extérieur, et la lumière du jour illumine la salle. Mais au beau milieu de cette lumière se dessine la forme d’un humanoïde ailé, d’une noirceur tellement monstrueuse qu’une aura noire semble l’entourer, comme une vapeur opaque que dégagerait cet être d’obscurité.
Répondant à l’attaque de la créature, je me lève et saute sur ma table. De grandes ailes d’une blancheur éclatante apparaissent dans mon dos en déchirant mes habits pour se déployer. Je lève un pied dans le vide… et vole à la rencontre de ce sombre ennemi…
Mais rien de tout cela n’est arrivé.
Je suis toujours à ma place, silencieux, m’apercevant à peine que le professeur vient d’arriver.
Une fois de plus, j’ai eut recours à mon imagination, mon arme la plus puissante contre la solitude. L’imagination me permet de voir des scènes impossibles me mettant en valeur, me faisant sortir du lot du commun des mortels pour aller à la rencontre d’une vie meilleure ou moins morose. Mais à chaque fois, le retour à la réalité est très dur. Passé le moment de réconfort d’avoir virtuellement triomphé d’un danger surnaturel, le fait de se retrouver dans la peau de ce simple étudiant parmi tant d’autres me donne l’impression d’être encore moins important qu’avant.
Je voudrais tellement sortir du troupeau, me faire remarquer pour quelque chose d’extraordinaire et d’admirable, que tout aille bien pour moi. Mais ce son des pensées d’égoïste. En fait, tout ce que je souhaite dans ces moments là, c’est me faire remarquer. J’ai tellement l’impression d’être un abandonné, un étranger pour tout le monde, que je m’imagine des moments de bravoure impossibles. A quoi cela me servirait-il d’être un héros ? Les vrais héros meurent et restent anonymes, et c’est seulement dans ces deux options que réside leur force : avoir fait quelque chose d’exceptionnel sans pour autant attirer l’attention ni même la demander. Pour moi, un simple petit bonheur pourrait suffire à me donner la volonté de vivre encore quelques temps.
Quelques semaines ont passé depuis la rentrée des classes, et rien de particulier n’est arrivé. Les cours se déroulent tranquillement dans un silence glacial, aussi glacial que le visage de la nouvelle. Sur la liste de la classe, j’ai trouvé son nom : Constance Barto. Je ne sais pas pourquoi j’ai regardé cette liste uniquement pour le connaître, mais peut-être par curiosité. Cela pourrait m’être utile un jour, surtout qu’elle est dans le même groupe d’étude que moi. Elle est d’ailleurs présente aujourd’hui, comme toujours, aussi joyeuse et agitée que moi. Je ne l’ai pas encore vu sourire depuis la première fois, et je crois bien que je n’en aurais jamais le plaisir un jour.
Aujourd’hui, c’est la matinée des travaux pratiques. Rien de très compliquer, sans doute. Ce n’est pas le genre de choses devant lesquelles l’étudiant moyen peut flancher. Pourtant lorsque le professeur annonce le programme, je suis assez dérouté :
- Alors aujourd’hui nous allons faire des groupes de deux élèves pour les TP. J’ai déjà préparé les binômes. Si le travail de groupe s’avère être payant chez certains groupes, je ferais en sorte de les garder tel quel pour les TP suivants.
Cette nouvelle ne me réjouit pas le moins du monde. Je vais devoir travailler avec un autre que moi-même. Comment être sûr de lui faire confiance ? J’aurais préféré être seul, ne donner comme résultat que ce que je suis capable de fournir, et non pas mettre en commun mes réponses avec celles d’un autre qui ne fera que m’influencer. Et pour commencer, avec qui vais-je travailler ?
- Pour commencer, j’ai mis les deux retardataires ensembles, annonça le prof en provoquant une nouvelle vague de rires dans la salle. Monteaut et Barto, prenez la table d’expérience numéro 3.
Moi… avec la nouvelle ? Constance ? Est-ce mieux ou pire que je ne l’imaginais ? Acceptant la décision de l’enseignant plus par obligation que par volontariat, je me dirige vers la table d’expérience numéro 3, où se trouve déjà Constance. Ses affaires sont déballées et elle est parfaitement prête pour le TP. Arrivant devant elle, je tente un maladroit :
- Salut ! Je m’appelle Célestin.
- Et moi Constance, réplique-t-elle avec un ton presque vide d’émotion, mais contenant tout de même un peu de ce que je traduis pour de l’estime. J’espère que nous ferons du bon travail, Célestin.
Je m’empresse alors de sortir mes affaires et d’enfiler ma blouse de travail, avant que le professeur ne donne le départ du TP. J’observe furtivement le comportement de ma camarade, observant son allure droite et disciplinaire, son visage détaché par ce sérieux élitiste. Est-elle là pour me renvoyer l’image que je donne de moi aux autres ? Car dans ce sérieux, je reconnais mes propres expressions, celles que je présente pour rester seul avec moi-même. Inutile de montrer aux autres ce que nous pensons, ils s’en moquent, ou alors ils se servent de nos émotions pour nous détruire. Peut-être est-elle comme moi ?
Le TP commence. Il s’agit d’une suite de titrages simples suivit d’une conclusion sur la constitution du produit analysé à effectuer. Cela ne me pose aucun problème, et encore moins à Constance avec laquelle j’arrive à me mettre en parfait accord sur les choses à faire. Nous avons presque terminé et nos échanges n’ont été que professionnels, rien de personnels. Mais alors que j’écris la dernière phrase de mon rapport d’analyse, qui me semble correct, Constance se décide à me demander :
- Pourquoi es-tu toujours tout seul, Célestin ?
C’est bizarre que tout d’un coup quelqu’un s’intéresse à moi, et plus particulièrement sur mes habitudes. Comment lui expliquer cela ? Elle aussi, elle est toujours seule. Elle ne va jamais au restaurant universitaire, préférant manger ailleurs dans un coin que j’ignore, et passe toujours les pauses entre les cours dans les amphithéâtres. Peut-être pourrait-elle comprendre. Mais les mots me manquent, ainsi que le courage, et tout ce que j’arrive à dire est :
- C’est que… je … je suis… dégoûté.
- Dégoûté de quoi ?
Je n’aurais jamais crut que cela serait aussi difficile de parler à quelqu’un de cela. C’est comme si cette vérité refusait d’exister au-delà de moi, de ma pensée et de mes convictions, pour rester anonyme et inconnue. Pourtant, quelque part je souhaite que tout les gens sachent ce que je pense, que les autres voient que tout le monde ne pense pas comme eux. Afin de ne pas être influencé par le regard froid de mon interlocutrice, je me tourne faiblement et ferme les yeux, avant de répondre :
- Du monde. De ce monde dans lequel nous sommes et qui fonce droit dans le mur. Des autres qui ne comprennent rien à ce qui leur arrive et qui s’en moquent, qui sont absorbés par la dégénérescence générale. Ma solitude est une conséquence de mon dégoût pour le reste de cette réalité que le destin m’a imposé. Un monde qui ne me convient pas, plein de haine, de préjugés stupides, de dogmes insensés, et de peur. Aujourd’hui, c’est la peur qui domine le monde, une peur que je ne comprends pas, et dont je ne veux pas. Les puissants ont toujours utilisé la peur comme une arme, la brandissant devant leurs citoyens pour qu’ils acceptent de se soumettre à leurs exigences. Je ne fais plus confiance aux puissants, au dirigeants, à tous ceux qui possèdent un tant soit peu de pouvoir. Le pouvoir corrompt, et le pire, c’est que c’est contagieux.
« Je ne cherche aucune forme de pouvoir, juste à vivre normalement sans être bousculé à droite et à gauche par les conflits éternels entre patrons et syndicats, entre riches et pauvres, entre pays, entre religions, entre groupes de convictions scientifiques, entre fans de musiques, entre supporters de foot… il y a tant de conflits que je n’arriverai jamais à tous les identifier. Tant de débats qui se déroulent dans le sang et les injures. Tout cela me dégoûte.
« Mais… je t’ennuie peut-être avec ça ?
Je me retourne alors pour voir quelle est sa réaction… et je vois Constance qui sourie, d’un faible sourire en coin de surprise et de réjouissance. Ce sourire apporte à cette frimousse une vie magnifique, ainsi qu’une beauté cachée, dissimulée et sortie pour l’occasion, mais je ne comprends pas pourquoi. Voyant mon étonnement, elle me fait :
- Non, tu ne m’ennuies pas du tout. Tu sais pourquoi ? Parce que je te comprends parfaitement. Moi aussi je considère que le monde n’est pas ce qu’il devrait être, et qu’il faudrait faire quelque chose. Mais je n’avais encore jamais rencontré d’autres personnes qui pensent ainsi, jusqu’à aujourd’hui.
- Vraiment ?
- Vraiment.
Elle parle toujours de manière détachée, comme si elle se trouvait derrière une barrière invisible, une sorte de ce que les psychiatres appellent « champs de terreur absolue » : les murs imperceptibles que les autistes déploient autour d’eux pour se protéger. Mais soudain, sa voix se fait douce lorsqu’elle me dit :
- Merci, Célestin.
- Merci de quoi ?
- D’être là, tout simplement.
- Bien, interrompe le professeur, les TP sont terminés. Veuillez terminer ce que vous écrivez et me remettre les copies sur mon bureau, merci.
Constance me prête alors un regard plein d’amitié avec un sourire embellissant son visage à l’infini, avant de se lever pour aller déposer sa copie. Puis, revenant vers la table pour reprendre ses affaires, elle me dit avant de partir :
- Je serais ravie de travailler de nouveau avec toi, Célestin. On se revoit cet après-midi en amphi ?
Et sans attendre que je trouve le courage de lui dire « oui », elle s’éloigne à son habituelle allure tranquille vers la sortie. De nouveau, je suis seul… mais cette fois, j’aurais préféré ne pas l’être.