1. Tout a un commencement
(Paris, lundi 2 septembre 2007, 6h45)
Mon réveil automatique me sort d’un sommeil difficile, et je fais taire immédiatement la cruelle machine. Regardant l’appareil austère, qui m’indique une heure que je croyais avoir oubliée, je pense à ce qu’il signifie : un rappel à l’ordre, un veilleur de la bonne volonté d’aller travailler en ce si beau lundi. C’est uniquement dans ces moments là que des tas de gens doivent réellement se dire : Ca y est ! Les grandes vacances sont finies !
Durant un instant, je reste là, allongé sur mon lit, regardant le plafond de ma chambre. C’est une chambre assez haute de plafond, que j’ai meublée de jolies choses, et remplie d’objets agréables, d’ouvrages fascinants tous autant dignes de l’étudiant en sciences physiques que je suis que de l’étudiant en littérature que certains m’avaient conseillé d’être. Elle illustre parfaitement le profil de son locataire : cultivé, bien élevé, dandy … En bref, tout ce que je souhaite voir à travers elle.
Et là, allongé, le regard à la verticale, mon peu d’attention est attiré par les quelques toiles d’araignées qui pendent ça et là au plafond, dans les coins et entre les meubles. Elles datent de bien longtemps, mais je n’ai jamais pris la peine de les retirer, peut-être par paresse, peut-être par insouciance. De toute façon personne ne les remarque, à par moi.
Au fil des mois, telle une chambre inoccupée, cette pièce s’affuble de nombreuses toiles grisâtres qui prennent la poussière. Une poussière dont je ne me suis pas soucié non plus, mon cœur en étant déjà suffisamment enduit pour s’en accommoder. Plus le temps passe, et plus ma chambre ressemble à mon âme triste et solitaire. J’en viens jusqu’à allumer les lumières aussi rarement que faiblement, et à fermer les volets en laissant seulement une fente lumineuse, afin de donner à cette pièce l’aspect sombre de mes pensées.
Je me lève soudain pour ne pas trop m’attarder, et me dirige vers la cuisine de mon appartement. Chemin faisant dans le couloir, je tombe face à face avec mon miroir, qui me reflète le visage encore endormi d’un jeune homme de 22 ans, mal rasé, aux cheveux blonds mal coiffés, aux yeux bleus et hagards ; Bref, quelqu’un qui retombe face à la dure réalité de la rentrée étudiante, et qui a du mal à s’en remettre. Mais je sais que, dans quelques instants, tout cela n’y paraîtra plus.
J’habite seul cet appartement depuis quatre ans, ne voyant mes parents que rarement. J’ignore s’ils comprennent bien pourquoi j’ai choisi ce train de vie d’indépendance, mais ils ne semblent pas en être incommodés, et moi non plus. Je me sens mieux quand je suis seul.
Meurtri par ma solitude, j’ai érigé sur ma peau et sur mon cœur une carapace psychique qui m’empêche d’être assailli par les sentiments haineux de mes semblables. Mon visage, dés que je pénètre dans un lieu public, se couvre d’un masque de neutralité qui ne laisse jamais filtrer mes émotions. Je ne vois pas l’intérêt que pourraient avoir les autres à connaître mes pensées, et de toute façon je n’en tirerai rien de bon.
Encouragé par ces belles réflexions, et après une toilette méticuleuse, je prends mon sac et sors de mon appartement pour partir à la faculté de science.
Durant mon trajet vers la faculté, je me surprends à admirer le paysage de la capitale qui s’éveille peu à peu, comme un tapis de braises encore chaudes sur lesquelles on remet une énergie nouvelle. Le soleil n’est pas encore assez haut pour illuminer les rues encore sombres, mais les sommets des immeubles renvoient déjà un léger éclat doré agréable à l’œil. Le ciel est couvert ce matin, promettant une journée pluvieuse, et cela me réconforte au fond de moi. J’aime la pluie parce que personne ne l’aime ; elle est douceur à ma peau et à mes oreilles, alors que les autres n’y voient que l’absence de ce soleil qui leur fait tant penser aux vacances qu’ils ne veulent pas quitter. Quelle illusion !
Nous vivons dans un monde d’illusion que l’homme s’est créé lui-même, afin d’aller là où il voulait aller : vers l’efficacité, la consommation, la volonté de réussir, le progrès. Ce genre d’objectif et d’illusion de pouvoir l’atteindre ne peut vous faire devenir qu’une bête sauvage avide de pouvoir, ou un robot qui obéit à la voix de ceux qui se présentent comme l’élite. Car vous voyez en eux ceux qui vous sauveront d’une décadence, mais qui est autre que celle dans laquelle vous vous trouvez déjà sans le savoir : celle de la fin de l’individualité. Les gens que l’on rencontre, que l’on croise dans la rue ou les transports en commun, ne sont eux-même que durant le quart de leurs journées, lorsqu’ils sont seuls ou en famille. Les gens sont vidés de ce qui fait d’eux des être indépendants dans la pensée, et je ne veux pas devenir ainsi.
Du temps où j’étais au lycée, j’avais le temps de faire beaucoup d’activités extra-scolaires, et je faisais principalement de l’écriture. Je produisais quelques petites histoires, des nouvelles, et de temps en temps, des poèmes. Je n’ai gardé en fait de mes nombreux essais, qu’une seule de mes créations en prose, parce qu’elle me semblait bien refléter ma vision du monde :
Le deuil de la Raison
De toute ma pauvre existence,
Noyée dans la multitude de chaque jour,
Des nombreuses vies dont le monde se fait lourd,
Je n’ai jamais cru en une nouvelle Renaissance.
Aujourd’hui, les enfants apprennent d’abord le pire,
La mort avant la Vie, la haine avant la Joie,
Et en grandissant veulent étendre leur empire,
Par la force des armes plutôt que de la foi.
Qu’est devenu notre honneur d’humains ?
Dans quel néant avons-nous décidé de plonger ?
Chaque nouveau soir voit notre perte avancer,
Comme un monstre de ruine sans lendemain.
La Raison est morte, enterrée, oubliée,
Balayée du cœur des hommes, préférant la facilité,
Plongeant le monde dans une sombre décadence,
Puant la cupidité, l’orgueil et la déchéance.
D’illusion les puissants veulent inonder le présent,
Mais ce gaspillage chaque jour recouvre le futur
De cette noirceur haineuse qui en mûrissant,)
Lentement enrobe le monde d’une mortelle luxure.
Mais depuis que je suis entré à l’université, je n’ai plus fait vibré ma plume philosophique, et n’ai plus exploité mes qualités d’écrivain. Peut-être ai-je fini par comprendre que tout cela ne servait à rien, que cela ne sortirait jamais de mon petit monde fermé dans lequel personne n’est jamais entré, et que les messages inscrits dans mes écrits ne pourrait jamais être entendu par une oreille étrangère. Finalement, tout cela n’avait aucun but.
Au détour d’une rue, je remarque quelques pigeons en train de picorer les miettes qu’ont laissés des adeptes du sandwich matinal, tout près d’un banc sur le trottoir. Parmi ce groupe d’oiseaux, c’est une bataille perpétuelle pour gagner les quelques miettes nécessaires à leur survie, et la rapidité est donc la meilleur arme. De temps en temps, leur repas est interrompu par le passage d’un piéton un petit peu trop prés de leur déjeuné, et les piafs doivent alors s’éloigner un instant avant de revenir à la charge.
Soudain, un corbeau surgit des hautes sphères de la ville pour se précipiter à son tour sur les restes à son tour, mettant en fuite les grignoteurs sans même devoir se montrer agressif. Les petits oiseau pacifiques s’envolent un court instant, juste assez pour s’éloigner du gros carnassier noir qui commence à se servir calmement. Je m’approche lentement du corbeau au plumage brillant et magnifique malgré sa noirceur, mais celui-ci n’est nullement gêné par ma présence.
De nos jours, Paris est plus peuplée de corbeaux que de pigeons, la plupart ayant fuit la pollution habituelle, pour laisser la place à une autre espèce d’oiseaux beaucoup plus résistants et tenaces. Les corbeaux des villes ont vite appris que les habitants des grandes agglomérations n’ont cure des piafs dans leur genre, contrairement aux paysans soucieux de leurs cultures. Et il y a aujourd’hui tant de déchets organiques abandonnés sur les trottoirs que se nourrire à Paris n’est pas une chose difficile pour un corbeau. D’un bout à l’autre de la capitale, on peut entendre leur croassement couvrir aisément le bruit des klaxons et des moteurs de voitures, comme une invasion de ces grands oiseaux qui, si la vision d’Hitchcock se réalisait, seraient parmi les plus dangereux. Des ennemis potentiels dont un membre se trouve devant moi, et qui ne semble pas en avoir peur, me regardant désormais dans les yeux impassiblement, comme s’il attendait que je face le premier geste d’hostilité pour m’attaquer.
Ce n’est que lorsque je tends la main vers lui qu’il ressent un réel danger et s’envole pour ne plus revenir. Je m'écarte alors légèrement des miettes afin de laisser les pigeons revenir, et ces derniers commencent à marcher précipitamment à la manière des canards. L’un d’eux, ayant reculé jusque dans le caniveau de la rue, exécute un très léger bon. Ni trop haut, ni trop court, c’est un bon parfaitement calibré qu’il exécute pour atteindre le trottoir, comme si la force prodiguée dans se saut si idéal était spontanée, implantée dans cet oiseau aussi profondément que l’instinct de fuite.